Surtout, surtout, l’intérêt d’Internet tient au fait qu’il révèle, à qui veut bien y prêter attention, ce que sera - au moins le temps d’un cycle - le XXIe siècle : désordonné, déstructuré, anarchique, éclaté, déraisonnable. Certes, tous ces adjectifs, qui ont été forgés jadis, en un temps où les vertus suprêmes étaient l’ordre, la stabilité des savoirs et des institutions, et la majesté des pouvoirs, ont aujourd’hui une valeur négative. Mais je ne doute pas qu’ils désignent demain, pour nos descendants, les plus hautes qualités qui se puissent imaginer.
La navigation sur Internet est un exercice totalement étranger à notre vieille culture cartésienne systématique institutionnelle. Imaginez que vous vouliez des informations sur la « vache folle ». Vous demanderez au système de recherche de votre choix de débusquer pour vous ces deux mots ; peut-être ne trouvera-t-il rien ou au contraire , vous proposera-t-il 200'000 ou 300'000 sources d’informations sur ce thème. Vous vous retrouverez donc Gros-Jean comme devant.
Il vous faudra alors entreprendre de danser autour de votre sujet , de le survoler en bondissant, de creuser sous ces pieds , de l’oublier pour mieux le retrouver . En cherchant ailleurs, ou autrement, avec d’autres mots, plus commun ou plus pointus, qui vous renverrons , allez savoir , à des instituts à Birmingham ou à Grenoble, ou à la liste de tous les Ministères de l’agriculture et de la santé du monde, que vous pourrez sonner aussitôt en donnant une petite tape àa votre souris informatique.
Tant que vous êtes content de vous amuser, pas de problème. Mais si vous insistez pour obtenir une information spécifique vous serez tôt contraint de devenir plus rusé et plus malin qu’un gamin des rues - pour snober les systèmes de recherche ou les jouer les uns contre les autres, pour trouver des chemins incroyablement tortueux mais efficaces, sans oublier, au passage, parce que l’occasion fait le larron, de vous intéresser à la migration des rennes lapons, aux chamanes de Sibérie, aux recherches de je ne sais quel conglomérat d’université des cinq continents sur la folie comparée des hommes et des animaux.
Mais en cheminant ainsi vous aurez surtout, sans vous en rendre compte abandonné vos vieux raisonnement linéaires, vos démarches académiques frontales, vos recherches planifiées, toutes attitudes propre à un XXe siècle finissant , pour vous familiariser avec un monde de raisonnement électrique , étincelant, décousu, fulgurant, libre, farceur, ne prenant jamais aucun fait, aucune chose ni aucune déclaration pour ce qu’ils prétendent être, mais les décomposants en permanence, guignant sous leur jupe, sondant leur âme, doutant de leur réalité, bref, pour vous familiariser avec un monde de raisonnement très proche de l’intuition la plus pure et la moins saisissable - après avoir abandonné derrière vous un XXe siècle lourd et solennel et être entréer déjà dans un XXI e siècle léger, désincarné, affolant et excitant à la fois.
Lorsque nous nous demandons : « A quoi pourrait bien nous servir Internet? Comment pourrions nous faire de l’argent avec Internet? Est-ce que la technique sera capable de soutenir longtemps un réseau aussi proliférant ? » Nous posons des questions de raisonnables vieillards du XXe siècle, à un XXIe siècle qui devrait fonctionner à un autre niveau de réalité.
La vertu d’Internet ? C’est, je crois , de donner à ceux qui le pratique sur ceux qui s’en détournent, un siècle d’avance mentale.