Les indications qui suivent sont l'occasion d'enrichir la lecture du roman. J'ai surtout voulu faciliter l'accès à quelques-unes des oeuvres dont il est question dans le livre.
Paris-Henriette, Rome-Cécile, Léon Delmont est partagé entre les deux villes et les deux femmes. Il part à Rome pour y retrouver Cécile et l'emmener vivre à Paris avec lui. Mais, on le sait, ce voyage s'avère bien plus difficile que prévu. Au fur et à mesure qu'il se rapproche de Rome et de Cécile, sa décision se modifie et le livre se clôt sur l'échec du projet de Léon.
Son irrésolution ne se joue d'ailleurs pas seulement sur l'opposition de la ville où il vit avec sa famille (Paris, souvent grise, terne et pluvieuse) et de Rome, qui le fait vivre ausi bien économiquement (puisqu'elle est le siège de la maison Scabelli) qu'affectivement (puisqu'y vit la femme qu'il aime). En effet, Rome elle-même présente un double visage: il y a la Rome antique, impériale, païenne, que Cécile lui fait découvrir davantage à chacun de ses séjours romains, et la Rome chrétienne, celle du Vatican et du pape, que Cécile déteste, mais que Henriette, elle, aime beaucoup et demande à visiter. Léon n'a même pas besoin de la présence de son épouse pour désirer connaître mieux cette deuxième Rome, puisqu'il profite de toutes les occasions où Cécile est occupée pour la visiter seul.
Léon rêve de Rome quand il est à Paris. Et à Rome, la tentation d'aller visiter le Vatican le ramène insidieusement à son épouse vieillissante et donc à Paris. Sans oublier qu'il a fait deux voyages à Rome avec Henriette, et un séjour à Paris avec Cécile... Sans oublier non plus que les deux femmes ont fait connaissance et s'apprécient l'une l'autre.
La lecture que je propose est la suivante. Léon et son coeur double figure notre situation d'héritiers d'une culture qui plonge ses racines d'une part dans l'Antiquité gréco-romaine et païenne, et d'autre part dans la religion chrétienne, elle-même héritière du judaïsme. Rome est la ville où ce double héritage est le plus manifestement présent puisque, d'une part, les vestiges de la civilisation romaine y sont nombreux et que, d'autre part, elle contient la cité du Vatican et donc le siège de toute la tradition catholique. Michel Butor ne donne pas de solution toute faite à ce dilemme, mais il semble à plus d'une reprise trouver un peu bornée l'attitude exclusive de Cécile refusant d'aller visiter le Vatican. Solution de facilité qui lui permet une vie apparemment plus équilibrée que celle de l'indécis Léon, qui de son côté se plaît à lire les Lettres de l'empereur Julien l'Apostat. Mais Léon va plus loin et réalise douloureusement que le père qu'il va chercher dans sa descente aux Enfers a lui-même, pour ainsi dire, un pied dans le paganisme et l'autre dans le christianisme. Il doit donc affronter son double héritage, dans la douleur, et l'assumer, ce qu'il fera en refusant la fausse bonne solution consistant à ramener son amante à Paris pour y mener une double vie peu glorieuse.
«Le mieux, sans doute, serait de conserver à ces deux villes leurs relations géographiques réelles», dit-il dans les dernières lignes du roman, quand il décide d'écrire «ce livre futur et nécessaire» dont il tient la forme dans sa main - et qui n'est autre que La Modification que nous venons de lire.
1. Rome dans Paris.
2. La descente aux Enfers
Anticipant la descente aux Enfers que Léon va faire au cours de son voyage vers Rome, la page 82 nous le montre dans son appartement confronté aux deux oeuvres les plus célèbres sur ce thème:
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Panneau du Jugement dernier
Dernière révision (correction des liens morts vers les images de la Sixtine) le 25 juin 2003.