S/L Walter Benjamin
Forum 10/12/1998 à Benjamin-peuple Inuit d'Elodie Formaris
Elodie: je suis partie d'un récit d'un écrivain parti au Labrador à la rencontre des Montagnais. Il observe Jonny Bossum qui arrive à trouver sa place dans sa communauté en tant que transmetteur des traditions ruinées par les colons, leur marché, l'importation de leur culture marchande. Ce Jonny, Montagnais ruiné et conteur cherche à se frayer un passage, comme dit Benjamin, dans les décombres de l'histoire collective de sa communauté en retrouvant la voix du récit. La question reste entière de savoir comment faire cohabiter deux temporalités, deux histoires, l'indigène et l'importée.
Yves: l'histoire des Montagnais relève d'une mémoire active. L'autre, l'importée fait-elle mémoire? Ruines de mémoire?
Elodie: je me suis demandée quels étaient les chemins de cette mémoire active. J'ai trouvé quelques informations sur l'onirothérapie, les images mentales à restituer pour donner forme au passé, pour trouver un équilibre intérieur/extérieur. Ces peuples en pratiquent les voies. Le rapport entre les pratiques de l'onirothérapie et les images de pensée de Benjamin me paraît évident.
Stéphanie: cet exercice retrouvé de l'oralité, du récit que pratiquent les minorités, est probablement par expérience, leur seule force de résistance et d'expression. Bell hooks, l'écrivain et cinéaste indienne-américaine l'a montré: il faut que les gens puissent dire ce qu'ils font comme expérience à partir de leur propre ressources de langage.
Liliane: on assisterait à l'émergence massive de l'oralité dans la transformation actuelle de l'histoire. Une oralité sous des formes multiples, - du récit, mais aussi des écritures oralisées, des mélanges de langues, des vitesses de brassage à travers des techniques comme e-mail le permet, par exemple. Alors, je me demande est-il pertinent, nécessaire de vouloir transcrire, préserver ces flux, ces émergences?
Stéphanie: on cherche au moins à en garder des miniatures, des traces minuscules, avec une page web, un livre, un bout de film, quelques images, et c'est nécessaire.
Elodie: ces traces mêmes sont créatives et subjectives. Elles sont elles-mêmes des restes, presque rien. Il est pourtant vrai que j'aimerais connaître plus de contes, qu'il y ait eu d'avantage de choses recueillies. Ce sont des condensateurs d'histoire.
Liliane: j'insiste encore. Est-ce qu'il est opportun d'archiver, de vouloir comme autrefois déposer des marques, reproduire des choses qui en fait circulent, bougent?
Elodie: pour organiser la pensée, il nous faut encore l'espace de poser, de disposer les choses.
Liliane: donc de transformer ce qui passe?
Yves: l'usage d'un support en tant que trace datée a encore de l'importance. On n'est pas dans une histoire complètement orale, au sens où tout circulerait, serait fluide.
Grégoire: le rapport oralité/scripturalité est complexe. Le texte n'est pas le servant de la parole. Ce sont deux territoires de pensée. Le texte est une forgerie de pensée. Ils sont indispensables l'un à l'autre. L'écrit qui a pouvoir de persister dans le temps fait cette autre histoire lente d'une brève histoire.
Liliane: Benjamin prenait date de la fin de la 1ère guerre mondiale pour marquer la fin de l'âge du récit, la fin de la prise de parole vive. Les prisonniers sortis des tranchées n'avaient rien à dire tant l'expérience avait été horrible. On a lentement réinvestit l'écrit; ça ne bougeait toujours pas. Du cadavre et par dessus, le poids de l'écrit. A la fin de ce siècle, la parole, j'entends ce qui circule à nouveau, émerge et se donne les moyens techniques de circulation inédite. On quitte une longue histoire. Ce qu'on appelle oralité prend un sens plus large et change ce qu'on prend pour de l'écrit.
Stéphanie: j'observe que l'enseignement se fait beaucoup par la discussion. Il y a là un changement qu'il faudrait étudier dans ses effets, sa signification.
Yves: si l'écrit, en particulier depuis l'imprimerie a été un outil de pouvoir, il aura été aussi un moyen de subversion.
Stéphanie: le référent écrit reste une garantie.
Elodie: il y a cinq ans encore, le référent "j'ai vu à la TV" était une garantie.
Liliane: il nous faut réfléchir aux processus de transformation et de transmission de la langue vive et aux raisons d'en faire une capture. Les réflexions de l'écrivain Kenzaburô OE pourraient être discutées au séminaire.
Yves: en gelant l'oralité, en transformant l'ici-présent en maintenant, on ferait un entre-deux de l'enregistrement.
Grégoire: en ce qui concerne l'internet, j'ai beaucoup de peine à penser en terme d'oralité; c'est encore écrire.
Elodie: l'oralité n'est peut-être pas le mot adéquat; c'est de vitesse qu'il s'agit, d'une langue vite-écrite.
Yves: ce n'est pas la voix, la langue dite mais un processus proche; l'e-mail est de cette espèce.
Elodie: on a peut-être d'avantage droit à l'erreur, on a donc une autre position.
Stéphanie: de plus, l'autre, l'interlocuteur peut intervenir. Cette position est de l'ordre du direct et c'est ce qu'il me semble devoir être repensé. Il y aurait une égalité recherchée, moins d'autorité, moins de différé, plus d'immédiateté.
Elodie: pour en revenir aux moyens de communication et aux différences élémentaires avec le texte, la chose écrite. Le coup de téléphone, ou les mots de l'Innuit qui dit la tradition, ont une proximité entre eux qui tient à la surprise, à l'affect du moment, à la force spéciale de l'intervention.
Sébastien: est-ce que ce ne serait pas la force propre au spectacle, à l'événement d'une scène, d'une présence?
Elodie: une présence sans doute, mais pas de l'ordre du théâtre, ou alors il faut préciser hors scène.
Yves: de cette force spéciale, on entendrait qu'il y a de l'aura à ce qui intervient.
Liliane: c'est une considération à suivre. L'aura selon Benjamin "unique apparition d'un lontain aussi proche soit-il" est définie dans ce moment spécial, à midi, d'une conjonction du lointain et du proche, d'une suspension...Les définitions sont dans les textes Petite histoire de la photographie 1931 et de1936 L'Oeuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique.
"Qu'est proprement que l'aura? Une trame singulière d'espace et de temps: unique apparition d'un lointain, si proche soit-il. Reposant l'été, à l'heure de midi, suivre à l'horizon la ligne d'une chaîne de montagnes ou une branche qui jette son ombre sur celui qui la contemple, jusqu'à ce que l'instant ou l'heure ait part à leur apparition, c'est respirer l'aura de ces montagnes, de cette branche." 1931